Brenar,
Tu crois encore que le temps est large, me dis-tu, comme une surface qu’il faudrait économiser, organiser, presque protéger, et je t’entends avec une forme de tendresse amusée, car tu dois vraiment prendre conscience que tu es vieux, mon cher Brenar ; ici, le temps n’est pas une matière rare, il est large de jeunesse, large de possibles, il déborde presque, et dans cet excès même nous faisons les choses mille fois plus vite, parfois mille fois plus juste, sans même nous en rendre compte, parce que nous ne doutons pas encore de notre élan.
Tu me dis que je cherche ce que je pourrais dire, que je tourne autour de quelque chose que je ne sais pas encore formuler, et peut-être est-ce vrai, mais cela n’a presque pas d’importance, car à vingt ans on a le droit de tout faire faux, et donc aussi de tout faire juste, et ce mouvement suffit à lui seul ; on avance, on crée, on rencontre, on construit sans cesse, et regarde : trois beaux enfants, une troisième villa, une cinquième entreprise, je ne cherche pas, je fais, et ce faire est déjà une réponse.
Tu observes que j’accorde beaucoup d’importance au regard des autres, et là encore tu n’as pas tort, mais tu oublies peut-être que c’est précisément parce que nous sommes jeunes, beaux, vifs, et même, disons-le, déjà un peu riches, que nous avons besoin de ce regard pour exister pleinement dans le monde, pour multiplier les rencontres, pour accélérer la vie elle-même, car le regard des autres n’est pas seulement un jugement, c’est un espace dans lequel nous prenons forme.
Tu t’étonnes que je veuille réussir, comme si cela relevait d’une illusion ou d’un malentendu, mais bien sûr qu’il faut réussir, et je te trouve presque naïf de l’oublier ; nos enfants doivent manger, apprendre, grandir, et si possible dans un contexte de beauté, car la pauvreté, qu’on le veuille ou non, est rarement belle, et nous avons aussi cette responsabilité-là, très concrète, très terrestre, de construire un monde vivable pour ceux qui viennent après nous.
Tu dis que je ne vois pas encore la continuité de ce que je fais, et c’est vrai que je ne la vois pas clairement, mais je la sens, et cette sensation suffit largement, car l’instinct est là, net, lumineux, comme un matin d’été où tout semble à sa place sans qu’on ait besoin de l’expliquer, et cette justesse instinctive, même si elle est fragile, relie déjà tout ce que je fais bien plus profondément que n’importe quelle réflexion.
Tu parles de solitude avec une gravité presque inquiète, comme si elle était une étape inévitable, mais je dois t’avouer que ce mot m’est encore étranger, presque incompréhensible ; avec mes trois petits, ma femme extraordinaire, son énergie de chaque instant, ce mouvement permanent de la vie autour de moi, la solitude n’existe pas, ou du moins elle n’a pas encore trouvé de place où s’installer.
Tu crois que la peinture est destinée à devenir une manière d’être, un centre, une nécessité absolue, et peut-être en sera-t-il ainsi plus tard, mais aujourd’hui elle est accessoire, oui, et je le dis sans regret, car je suis plongé dans une urgence délicieuse du quotidien, dans cette surcharge bénie des dieux où chaque jour déborde du précédent, et où vivre intensément vaut parfois plus que représenter ce que l’on vit.
Tu me parles d’intensité comme d’une chose qui viendrait avec le temps, comme une forme de révélation tardive, et cela me fait presque sourire, car as-tu oublié, ou bien ta mémoire te joue-t-elle des tours, mon vieux Brenar, que vivre intensément est déjà notre état naturel ? Avec Catherine, chaque jour est une nouveauté, chaque instant porte en lui une surprise, et cette intensité n’a pas besoin d’être cherchée, elle est simplement là, immédiate, évidente.
Alors tu veux conclure en parlant d’essentiel, en me disant qu’il faudra un jour m’y tourner, et je t’entends, mais laisse-moi te poser une question, peut-être un peu insolente, peut-être un peu naïve : l’essentiel, à force de le chercher, ne devient-il pas ennuyeux ? N’y perd-on pas ce désordre joyeux, cette exubérance, cette richesse du multiple qui fait justement le goût de la vie ?
Passe une bonne retraite, mon cher Brenar, peins, amuse-toi, prends le temps que tu n’avais pas, mais surtout, n’oublie pas ce que tu as été, car c’est encore là, quelque part en toi, vivant, rapide, insouciant, et peut-être même, malgré tout, un peu plus libre que tu ne le crois.
Bernard,
qui heureusement n'a pas reçu ta lettre