BRENAR

La pire chose qui puisse nous arriver sur cette planète. Mélanger le sexe et l’amour.

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Le sexe était pourtant une chose relativement simple : un corps en désire un autre, deux êtres se rapprochent, se donnent du plaisir, puis retrouvent leur solitude.
[Platon — Lucrèce — Schopenhauer — Nietzsche — Freud — Simone de Beauvoir]

Mais l’être humain ne supporte pas longtemps ce qui est simple. Il lui faut ajouter des promesses, de la morale, de l’éternité, de la culpabilité et quelques chaînes joliment décorées. Alors il a inventé l’amour. Ou, plus exactement, il a décidé que le sexe devait prouver l’amour et que l’amour devait garantir l’exclusivité sexuelle.

À partir de cet instant, tout s’est compliqué.
Le désir, qui est naturellement mobile, imprévisible et parfois éphémère, s’est retrouvé chargé de promettre la permanence. Un corps désiré est devenu un corps possédé. Une nuit partagée est devenue un engagement. Une baisse du désir est devenue une inquiétude. Un regard posé ailleurs est devenu une trahison.

Nous avons demandé au sexe de nous rassurer sur l’amour :
« Si tu m’aimes, désire-moi. »
Puis nous avons demandé à l’amour de surveiller le sexe :
« Si tu m’aimes, ne désire personne d’autre. »
Et nous avons construit le couple sur cette double impossibilité.

Platon avait déjà compris que le désir naissait du manque. Dans Le Banquet, Socrate affirme que nous désirons « ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque ». Le désir porte donc en lui une absence. Mais que se passe-t-il lorsque nous possédons enfin ce que nous désirions ? Le manque disparaît, et avec lui une partie du désir. Nous exigeons pourtant que celui-ci demeure intact, fidèle et inépuisable. Nous voulons posséder l’autre tout en continuant à le désirer comme s’il nous échappait encore. C’est peut-être la première tragédie du couple : obtenir ce que l’on désirait, puis reprocher au désir de ne plus être ce qu’il était avant de l’obtenir.

Lucrèce, bien avant la psychanalyse, distinguait déjà le plaisir sexuel de la folie amoureuse. Dans le livre IV de De la nature, il décrit l’amour comme une plaie que la possession ne referme pas. La jouissance apaise le corps pendant quelques instants, mais l’amoureux veut davantage : il voudrait entrer dans l’autre, se fondre en lui, abolir la distance qui les sépare. Or cette fusion est impossible. Selon Lucrèce, « la source même de nos ardeurs » ne parvient jamais à éteindre complètement la flamme. Le plaisir est réel, mais la possession reste impossible.

Le sexe peut satisfaire un corps. Il ne peut pas combler le gouffre métaphysique de notre solitude. Schopenhauer va plus loin encore. Pour lui, le grand amour romantique n’est qu’une formidable ruse de l’espèce. Nous croyons poursuivre notre bonheur personnel alors que la nature nous pousse simplement à choisir un partenaire avec lequel nous reproduire. Nos déclarations sublimes, nos nuits sans sommeil, nos passions tragiques serviraient essentiellement la génération suivante. Il écrit brutalement que, dans la passion amoureuse, « l’essentiel n’est pas la réciprocité de l’amour, mais bien la possession », c’est-à-dire la jouissance physique. Une fois son objectif atteint, l’illusion se dissipe et les deux individus découvrent parfois qu’ils n’ont presque rien à vivre ensemble. La nature aurait assuré la reproduction aux dépens de leur bonheur.

Nietzsche soupçonne également l’amour de dissimuler un instinct de propriété. Dans Le Gai Savoir, il demande si l’avidité et l’amour ne seraient pas « le même instinct, dénommé deux fois ». Plus terrible encore, il remarque que « l’objet de la possession s’amoindrit généralement par le fait qu’il est possédé ». Nous appelons amour notre volonté de nous approprier l’autre, puis nous souffrons de voir notre désir s’affaiblir après y être parvenus. Voilà peut-être pourquoi tant d’histoires commencent par une conquête et finissent par une surveillance.
On ne demande plus : « Est-ce que tu m’aimes ? »
On demande : « À qui as-tu parlé ? Où étais-tu ? Pourquoi ne me désires-tu plus comme avant ? »

L’amour devient une police privée. Le sexe devient un certificat de conformité conjugale. On ne fait plus l’amour seulement parce qu’on en a envie, mais pour rassurer, retenir, pardonner, négocier ou vérifier que le couple existe encore.

Freud a donné à cette contradiction une formule redoutable : certains êtres « là où ils aiment ne désirent pas, et là où ils désirent ne peuvent aimer ». Il distingue le courant tendre du courant sensuel. L’être aimé devient trop précieux, trop familier ou trop sacré pour demeurer pleinement érotique ; le désir se déplace alors vers l’étranger, l’interdit, l’inaccessible ou le vulgaire.

Nous voudrions pourtant qu’une seule personne réunisse tout : la tendresse, le mystère, la sécurité, l’aventure, la famille, la fidélité, la nouveauté et le vertige sexuel. Nous lui demandons d’être simultanément notre maison et notre voyage.
Puis nous lui reprochons de ne pas réussir cet impossible prodige.

Simone de Beauvoir ouvre cependant une issue. Le désastre n’est pas inévitable, à condition de renoncer à la fusion et à la possession. Elle écrit que « l’amour authentique devrait être fondé sur la reconnaissance réciproque de deux libertés ». Aimer véritablement suppose donc que chacun demeure un être libre, et non la propriété affective ou sexuelle de l’autre.

Voilà peut-être la véritable conclusion :
La pire chose qui puisse nous arriver sur cette planète n’est ni le sexe ni l’amour.
C’est d’avoir prétendu qu’ils signifiaient la même chose.

Nous avons transformé le désir en contrat, la tendresse en devoir, la fidélité en surveillance et le couple en tribunal. Le sexe sans respect peut devenir une utilisation de l’autre. L’amour sans liberté devient une prison.

Un couple qui mélange le sexe et l’amour perdra l’amour et le sexe.

Brenar / 09.09.26